Sommes-nous au sommet d’un super cycle à long terme? KSJ octobre 2020 - Willem De Meulenaer

Au cours de la dernière décennie, nous avons été témoins d’une série de phénomènes remarquables: des dettes disproportionnées, des taux d’intérêt nuls ou même négatifs, l’impression en masse de monnaie (sous des noms spéciaux comme « assouplissement quantitatif »), l’achat d’obligations d’État par les banques centrales, une forte hausse des prix de l’immobilier et des marchés boursiers onéreux. 

Introduction

Dans notre examen du lien entre ces phénomènes, d’une explication plus approfondie de ceux-ci et de la future évolution potentielle de la situation, nous avons trouvé un certain nombre de pistes de réflexion intéressantes. Le milliardaire américain Ray Dalio, gestionnaire de patrimoine et auteur de plusieurs livres, a notamment pu proposer une explication cohérente. Nous utiliserons certains de ses graphiques dans la suite de cet article. Il est intéressant de noter que nous constatons aussi les mêmes idées dans les grandes lignes et même presque inchangées chez plusieurs autres économistes, ce qui confirme notre suspicion que notre réflexion va dans le bon sens.

Pendant ce temps, la pandémie de coronavirus s’est propagée dans le monde entier (à l’économie mondiale). Et ce, alors que les banques centrales ont déjà joué leurs derniers atouts. Seule l’impression de plus en plus d’argent semble désormais la solution.

Assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) en 400 avant J.-C.

Essayez d’imaginer: une puissance mondiale forte avec un poids économique énorme, qui ne craint pas de mener parfois des guerres et gère des conflits commerciaux sur le fil du rasoir. Vous pensez peut-être spontanément aux États-Unis. Mais nous faisions en fait référence à la Grèce antique. À la fin de la guerre du Péloponnèse (vers 400 av. J.-C.), la bataille entre Sparte et Athènes avait poussé les deux superpuissances au bord du gouffre. En désespoir de cause, et par manque d’argent, les autorités ont commencé à fabriquer des pièces de monnaie en métal moins cher (bronze, cuivre) au lieu de pièces en argent. Lles pièces étaient en tous cas pourvues d’une couche extérieure d’argent, afin de conserver leur apparence de valeur. Cependant, des pièces de bronze ont aussi directement été émises. Le blocage par les Spartiates de la route vers d’importantes mines d’argent à Athènes durant la guerre a peut-être aussi joué un rôle.

Mais plus tôt aussi, dans de plus petits royaumes et aussi plus tard, nous voyons ces modus operandi se reproduire, encore et encore. La création monétaire (ou assouplissement quantitatif) est un phénomène observé de tout temps. Tout comme dans l’Empire romain, où les bords des pièces étaient légèrement recoupés à chaque fois qu’elles revenaient dans les finances publiques, pour être refondues en ... pièces supplémentaires. La pièce la plus importante des 220 premières années de l’Empire romain était le denier (Denarius), une pièce d’argent à teneur élevée en argent pur (environ 4,5 grammes d’argent). La teneur en argent du denier est passée de 90% en l’an 64 à environ 50% vers l’an 200. En l’an 265, il y avait à peine 0,5% d’argent dans le denier. La couche d’argent s’est déteriorée assez rapidement et a exposé le noyau de bronze presque sans valeur. L’hyperinflation, une perturbation du commerce, le retour du troc, des impôts élevés et une crise financière en ont été les conséquences inévitables.

Les « réformes » fiscales de l’empereur romain Dioclétien étaient si abominables que de nombreux citoyens se sont retrouvés au bord de la faillite et de la famine. Même les veuves et les enfants des débiteurs n’ont pas été épargnés dans une chasse aux sorcières pour récupérer les dettes fiscales en souffrance. Au 4e siècle, l’économie et la structure fiscale romaines avaient tellement déraillé que de nombreux agriculteurs ont quitté leur ferme et l'ont échangée pour obtenir des allocations de l’État. À l’époque, les autorités dépensaient la majorité de leur budget à des fins militaires, d’une part, et en allocations, d’autre part. Selon certains historiens, à un moment donné, il y avait plus de gens qui vivaient d’allocations que de gens qui payaient des impôts. Par la suite, les impôts ont même encore été augmentés davantage pour les propriétaires terriens et les commerçants, ce qui a finalement conduit certains Romains à se ranger du côté des barbares, contre Rome.

Supercycle

Les empires grec ou romain n’ont bien sûr pas toujours eu à faire face à une succession de malheurs, bien au contraire. Avec l’émergence et la croissance de la plupart des empires, une longue période de prospérité économique croissante, une meilleure éducation, plus d’inventions et un commerce florissant a commencé. Cependant, plus de guerres ont aussi systématiquement été menées et la saisie de l’État n’a cessé d’augmenter. Dans une dernière phase, plus courte, cela a finalement conduit au déclin et à la fin de l’empire. Les guerres ou le financement de l’armée et les allocations sont devenus si importants qu’ils ne pouvaient plus être pris en charge. L’éducation a diminué, il y a eu moins d’inventions et donc moins de progrès. Le commerce a souffert sous le poids d’impôts toujours plus élevés et la prospérité économique s’est effondrée. Lorsque toutes les autres ressources sont épuisées, les autorités optent, en dernier recours, pour la création d’argent. De ce fait, l’inévitable est encore reporté pour quelque temps.

La dernière phase du supercycle de la plupart des empires de l’histoire se caractérise par une période plus courte, mais douloureuse, avec une spirale d’endettement, une prolifération de règles et de lois (y compris de nombreuses nouvelles lois fiscales), restreignant ainsi gravement la liberté individuelle, une augmentation des impôts et une application toujours plus stricte dans la collecte et enfin par la création monétaire. Et oui, nous parlons donc toujours de (la fin de) l’Empire grec et de l’Empire romain.

Heureusement, nous ne devons pas désespérer. En fin de compte, un désenchantement a suivi et, après une crise aiguë (économique, politique, ...), qui est malheureusement souvent liée à une certaine violence (guerre, révolution), une reconstruction est possible et, en général, une période de prospérité plus longue recommence.

Cycle de dettes à court terme

Avance rapide jusqu’à l’époque actuelle. Et ici, nous reprenons quelques idées de Ray Dalio. En principe, la croissance économique devrait suivre l’augmentation de la productivité (voir ligne noire « Niveau d’équilibre » sur le graphique). Cependant, les économies modernes sont largement basées sur l’endettement. Il est constitué par les familles, les entreprises et (principalement) les autorités publiques. Compte tenu de l'augmentation de l’endettement, nous pouvons en fait anticiper le cycle économique (ligne bleue sur le graphique) et atteindre une croissance plus élevée que le niveau d’équilibre (ligne noire). En fait, par la constitution de dettes, nous échangeons la croissance économique régulière mais faible selon le niveau d’équilibre contre une croissance beaucoup plus instable (ligne bleue). En périodes d’accumulation de dettes, l’économie affichera donc une croissance beaucoup plus élevée que le niveau d’équilibre. Mais à un certain moment, les dettes doivent bien sûr être remboursées et cet argent ne peut plus être dépensé pour la consommation ou les investissements. Il faut donc économiser. Cela entraîne une réduction de la dette et une contraction de l’économie (récession), même en dessous du niveau d’équilibre. Ensuite, le cycle se répète.

C’est un cycle auquel nous sommes tous trop habitués: une alternance de périodes de croissance économique et de récession. La plupart d’entre nous n’ont jamais connu autre chose que ce cycle et nous tablons donc sur le fait que ce schéma va continuer à se répéter dans les décennies à venir.

Toutefois, si nous examinons l’histoire sur plusieurs siècles, nous constatons que ce cycle de la dette à court terme n’est qu’une petite partie d’un autre modèle, beaucoup plus vaste, qui se manifeste sur une période beaucoup plus longue et ne cesse de se répéter. Cette période plus longue dépasse généralement la durée d’une vie humaine et ne correspond donc généralement pas au schéma normal de l’expérience. Cette période plus longue est en fait une sorte de super cycle: le cycle de la dette à long terme.

Cycle de la dette à long terme

Nous constatons sur le graphique que le cycle de la dette à court terme n’est qu’une partie limitée du cycle de la dette à long terme. Les dettes à court terme sont certes accumulées et réduites à nouveau, mais elles ne disparaissent pas entièrement. Au début de chaque nouveau cycle à court terme, une partie des dettes n’a pas été entièrement remboursées. À chaque cycle, cette montagne de dettes augmente. Sur une longue période, nous constatons ainsi qu’une énorme quantité de dettes s’accumule, même s’il y a des périodes intermédiaires de réduction (incomplète).

Ce problème a des implications importantes. Nous pensions que notre économie (ligne bleue) évoluait autour d’un certain niveau d’équilibre (niveau d’équilibre supposé - ligne noire), mais le niveau d’équilibre économique réel est en fait beaucoup plus bas (ligne rouge). Cela signifie que d’énormes dettes devront être réduites (avec un impact économique négatif considérable) avant de pouvoir recommencer une prochaine et longue période de croissance économique. Le dernier mouvement économique à la baisse d’une telle ampleur a été observé dans les années 1930, pendant la Grande Dépression économique.

Il semble aujourd’hui que nous soyons très proches du sommet du cycle de la dette à long terme.

Belgique

Focalisons-nous sur les États-Unis, l’Europe ou, mieux encore, la Belgique d’aujourd’hui. La Belgique est accablée par une énorme montagne de dettes, une prolifération de règles et de réglementations (limitant donc la liberté individuelle), un niveau très élevé de prélèvements publics mais toujours plus d’impôts, un resserrement et un contrôle énormes de la perception des impôts et la création monétaire (dirigée au niveau européen). Les similitudes avec la fin de l’Empire romain, telles que décrites précédemment, sont remarquables. La dévaluation de la monnaie par des autorités qui engloutissent de plus en plus d’argent et n’arrivent plus à compenser malgré des impôts toujours plus élevés, est intemporelle. Cependant, l’impression de monnaie ne crée pas de prospérité, tout au plus une illusion de richesse éphémère et un ajournement de l’inévitable.

Conséquences

Une première implication claire est que nous sommes confrontés à une période de turbulences économiques (un recul net). Les pouvoirs publics et les banques centrales font tout leur possible pour retarder l’inévitable en imprimant de la monnaie et en augmentant ainsi (encore davantage) la montagne de dettes. Mais en fin de compte, toutes ces dettes devront être remboursées ... ou non (en cas de rééchelonnement de la dette ou de faillite).

Il y a cependant aussi des conséquences importantes pour le patrimoine des citoyens. Leur argent (épargne) est de plus en plus dévalué. Un certain nombre de « règles » en vigueur depuis longtemps ne semblent plus valables. Par exemple, les règles « les liquidités sont sûres » et « l’or est en grande partie à éviter car il ne rapporte pas d’intérêts » s’appliquent certes pendant la longue phase ascendante du cycle de la dette à long terme. Néanmoins, durant la période plus courte allant du sommet au plancher du super cycle économique, ces règles - temporairement - ne s’appliquent plus. En imprimant de la monnaie et en raison du taux d’intérêt bas (et même négatif!), les liquidités sont soudainement devenues un actif risqué. Nous avons l’impression que le prix de nombreux actifs augmente (or, immobilier, actions), mais la valeur de l’argent diminue en réalité (dans une large mesure).

Devons-nous alors dépenser toutes nos liquidités en actifs? Ce serait trop facile. Après tout, dans une phase économique descendante, une dépression (une récession très profonde) temporaire pourrait survenir, auquel cas il peut alors être très intéressant de posséder des liquidités, car toutes sortes d’actifs peuvent alors être achetés à des prix avantageux. En tout cas, les liquidités sont aujourd’hui beaucoup moins sûres qu’on ne le pense généralement. C’est pourquoi il est également conseillé de répartir (progressivement pour ceux qui ne l’ont pas encore fait) son patrimoine (en actions, en immobilier, en or...) et de ne pas tout miser (en grande partie) sur une seule classe d’actifs, en particulier les liquidités (comptes d’épargne), comme le font la plupart des gens aujourd’hui. En effet, ces personnes risquent de constater une baisse considérable de leur patrimoine en raison de la dévaluation de leur argent (liquidités).

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Patricia Cappaert

Après une carrière de 25 ans en tant qu'agent de change - administratrice de la société de bourse Van Goolen & Co, Patricia Cappaert et ses clients sont arrivés chez Dierickx Leys Private Bank. Dorénavant, elle pourra se concentrer sur son activité principale, à savoir conseiller ses clients dans la gestion de leur patrimoine. Bienvenue Patricia !

Werner Wuyts

Une brève analyse d'il y a 35 ans: Werner Wuyts a rejoint notre banque. « Et quels changements en 35 ans! J'ai l'impression d'avoir changé d'emploi dix fois. La rapidité d'évolution de la négociation d'actions, passant d'une foule de traders en salle de marchés au trading à haute fréquence informatisé, est phénoménale et a dépassé l'imagination de tout futurologue. Le monde de la gestion de patrimoine a également beaucoup évolué. Guider les clients dans la jungle financière reste un travail intéressant et satisfaisant. Mais surtout, après 35 ans chez Dierickx Leys, j'adore toujours mon métier: c'est un travail tout à fait passionnant et très varié que je peux faire avec une très bonne équipe. » Félicitations Werner!